Vieillir dans une société de la jeunesse – Laure Adler

Actualisé le 28 janvier 2021 à 18 h 22.

Interview de Laure Adler, dans le cadre de la Nuit des idées 2021, sur le thème « Proches ». La Nuit des idées 2021 portée au plan international par l’Institut français, est soutenue au niveau régional par la région Nouvelle-Aquitaine.

Vieillir dans une société de la jeunesse

Laure Adler a écrit La voyageuse de nuit, paru en septembre 2020. Au cours d’un entretien mené par le sociologue Alfredo Pena-Vega, elle nous interroge quant au traitement que les sociétés occidentales réservent aux personnes âgées. La journaliste aspire à ce que nos aînés ne soient plus considérés comme des personnes en surplus, mais plutôt comme des membres à part entière de notre société.

« La construction sociale de la vieillesse a évolué au cours du temps, d’abord il faut savoir que pendant longtemps, on n’avait pas un âge précis car il n’y avait pas la possibilité d’avoir une carte d’identité et d’avoir une date de naissance. Il a fallu attendre la Révolution Française pour pouvoir faire enregistrer son état civil. Cela laisse penser que, pendant des siècles, l’âge a été beaucoup moins présent dans la perception de l’individu. Pendant la Révolution, la vieillesse a été célébrée comme une victoire sur l’humanité, une possibilité de surplus, une chance extraordinaire.

Au XIXe siècle, l’évolution a été différente selon les classes sociales. Dans la bourgeoisie, elle était plus l’acmé de la puissance économique et la possibilité de donner l’héritage construit par le plus vieux de la famille, donc quelque chose de positif. Mais dans les classes populaires, y compris paysannes, elle était considérée comme un fardeau par les enfants. »

Le fruit d’une longue évolution conceptuelle

« Puis il y a eu une accélération de la perception négative de la vieillesse dès les années 1960. A ce moment, la retraite a commencé à exister au sein de notre système social et les catégories d’âges ont été très cloisonnées : il y avait l’âge de la jeunesse, celui de l’apprentissage, celui de la conscription, celui de la mise au travail et, pour clore ce dernier, la retraite. La mise à la retraite préparait la mort naturelle. La retraite devenait une chance que donnait la société pour vivre ses dernières années mais elle devait être assez courte. C’était dans l’ordre des choses de mourir à 73-74 ans mais pas au-delà. Les choses ont évolué avec les progrès de la médecine.

On arrive à un âge où il y a de plus en plus, démographiquement, de vieux dans notre pays, comme en Europe et dans l’occident, mais ils sont traités comme ils étaient traités quarante ans auparavant, c’est à dire une stigmatisation, désignation, invisibilisation, alors que nous, les personnes âgées, sommes de plus en vivants, de plus en plus nombreux, en forme et révoltés.

Évidemment chaque personne, en vieillissant, ressent l’angoisse de se rapprocher de la mort. C’est quelque chose de naturel, de banal, qui est inscrit dans l’histoire de l’humanité : à partir du moment où l’on naît au monde, on est destiné à mourir. On le sait tous et personne ne peut y échapper, même si de plus en plus de pseudo-scientifiques nous y font croire, notamment par le mouvement transhumaniste. »

Un modèle économique inadapté à la démographie occidentale

« La société, pour des raisons économiques, a changé de modèle de référence et le modèle triomphant est devenu celui de la jeunesse. C’est un des marqueurs du fonctionnement de la société capitaliste. Au nom de la dictature de cette jeunesse, la vieillesse a été considérée comme un facteur ralentissant la possibilité d’augmenter la richesse du pays. Comme les vieux sont périmés, inefficaces économiquement, comme la seule chose qu’ils savent éventuellement faire c’est du ‘’care’’, s’occuper des autres bénévolement, autant les marginaliser, les enfermer dans les EHPAD qui sont les endroits les plus éloignés possible du centre-ville, et autant faire en sorte qu’on en parle le moins possible. De toutes les façons, ils sont considérés comme en surplus du fonctionnement économique. Comme ils ne servent à rien et sont des obstacles, ils sont facteurs de ralentissement et d’angoisse pour les plus jeunes, isolons-les, mettons tous ces gens sous forme de tribus par homogénéité de classe d’âge dans des parcs ou ils ne font pas de bruit. Je pense que ce sont toujours les canons sociaux, économiques, qui nous font croire que prendre de l’âge c’est être moins performant. Le culte de la performance qui va avec le culte de la jeunesse fait dire que prendre de l’âge c’est être moins rapide, moins moderne, ne pas savoir maîtriser des outils matériels, être lent, être obstructeur d’un flux productif qui est soi-disant énergétique. »

Les clichés de la vieillesse

« La solitude, elle, s’abat beaucoup plus sur les femmes que sur les hommes, d’abord parce que, pour un fait démographique, les femmes vivent plus vieilles que les hommes. Donc même les femmes en couples vont se retrouver toute seule au bout du chemin. D’autre part, il y a de plus en plus de femmes qui vivent seules parce qu’elles ont commencé à vivre seule dès qu’elles ont été mère de famille : souvent, dans les classes les plus défavorisées, les pères des enfants sont partis. Elles ont élevé seules les enfants, elles se retrouvent en bout de parcours toute seule, mais déjà très jeunes. Vieillir seul est beaucoup plus difficile que de vivre l’âge des possibles avec ses propres enfants. Généralement ces femmes ont été obligées d’accepter plusieurs CDD, avec des petits salaires. Elles se retrouvent avec des retraites petites voire misérables et éprouvent de la honte à dire qu’elles vivent seules et sans beaucoup de moyens. Il y a bien plus de solitude qu’on ne l’imagine. Des associations bénévoles, comme Emmaüs, ont fait une enquête il y a quelques mois dans les grandes villes françaises. Il y avait un nombre très important de femmes vieilles seules, complètement isolées. Il y a aussi des hommes mais ils sont minoritaires. C’est un impensé de la société, personne ne sait, ne veut savoir. Seul le bénévolat prend cela en charge.

C’est un cliché de penser que vieillir est une forme de souffrance. Là aussi, selon toutes les statistiques et tous les démographes spécialistes de l’augmentation de l’âge, en France et dans beaucoup d’autres pays d’Europe, on vieillit de plus en plus et en bonne santé. Il faudrait coller ces mots : “en bonne santé” et ”vieux”. On voit que le curseur est en train d’évoluer, devenir centenaire devient une banalité, ce n’est pas parce que tu as cent ans que tu appartiens au grand âge. Démographiquement tu lui appartiens, mais tu peux être aussi dans le grand âge à 80 ans, voire même à 70 ans, parce que ton organisme, génétiquement, n’a pas les mêmes capacités qu’autrefois, Mais il y a des personnes de 110-115 ans qui sont extrêmement performantes et qui n’appartiennent pas au grand âge. En fait, il faut dissocier l’âge biologique de l’âge que l’on ressent. »

Quelles solutions envisager ?

« Au cours du premier confinement, il y a eu un mouvement tout à fait spontané de la part de nombreux jeunes qui, ayant constaté qu’il y avait des personnes âgées isolées, ne pouvant pas faire leurs courses ni sortir de chez eux, sont allés les aider. Cela signifie que c’est la nature humaine qui a été contrariée par cette espèce d’invisibilisation des vieux.

Être proche de ses aînés passe par un programme architectural : maintenir les EHPAD et maisons de retraite au cœur des villes. Cela passe aussi par un système d’aides sociales, assez au point en France, mais à développer dans deux dimensions : le plan économique des aides à domicile, qui font des métiers valorisants mais considérés comme des métiers très dévalorisants et extrêmement mal payés.

Et d’autre part réhabiliter de manière philosophique, l’idée à laquelle je crois, qui a été lancée il y a plusieurs années puis délaissée par la gauche : nous allons vivre de plus en plus dans des sociétés du ‘’care’’, de la fragilité, de l’attention à l’autre, de la considération de l’autre, et non plus dans la compétitivité.

Cela peut avoir lieu par des mouvements de société, de considération de ces professions d’aides qui sont les plus belles professions mais qui, pour le moment, sont très méprisées. On peut être opprimé du côté de l’autonomie pour plusieurs raisons. Là aussi les spécialistes de l’âge et du grand âge sont très optimistes parce qu’il y a des pays industrialisés, par exemple le Japon qui leur sert de référence. Là-bas, toute une industrie de la robotisation se met en place et permet aux personnes âgées de vivre de manière indépendante tout en ayant des soins techniques par l’intermédiaire de robots. C’est déjà au point dans la plupart des hôpitaux où des personnes très âgées ont besoin de soins et des robots leur administrent. Au Japon, depuis une vingtaine d’années, sont également mis sur le marché des robots qui permettent aux hommes et aux femmes d’avoir une continuité d’activité sexuelle, avec des poupées, des sites spécialisés qui permettent d’avoir du plaisir.

Les chercheurs occidentaux nous disent que les technologies vont nous aider à l’intérieur-même de nos maisons. Cette prise en charge sera non humiliante et dans l’idéal pas trop chère. On peut penser que la modernité technologique va être un atout extrêmement positif pour les personnes âgées, voire très âgées. »

Laure Adler, La Voyageuse de nuit, Grasset, 2020

Photo : Portrait de Laure Adle – crédit Thesupermat
 

Publié par Justine

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