Edgar Morin fut un compagnon de route de l’Espace Mendès France pendant trente ans.
La rencontre eut lieu en 1994 lors des Rencontres Sciences et Citoyens qu’il présidait, organisées par le CNRS au Futuroscope. Le dimanche matin, sa conférence de synthèse, totalement improvisée, fut lumineuse et mit au jour un questionnement sous-jacent qui travaillait l’Espace Mendès France et sa revue.
En janvier 1995, L’Actualité Poitou-Charentes a publié cette intervention d’Edgar Morin sous le titre « Relier la science et les citoyens ». Ce texte – le premier d’une longue série – a joué un rôle fondateur tant dans les perspectives d’action que dans la pratique. Il faut, dit-il, « relier le savoir au doute », « développer l’aptitude à contextualiser et à globaliser son savoir », « relever le défi de la complexité afin de distinguer, relier et affronter l’incertain », « aller au-delà de la culture du résultat ». Et s’adressant aux étudiants venus de toute l’Europe : « Vous devrez vous spécialiser, mais cultivez-vous ! N’abandonnez jamais le souci de la culture ! ».
L’année suivante, Edgar Morin participait à nouveau à l’événement du CNRS mais il est venu pour un échange à l’Espace Mendès France, organisé par son directeur de l’époque, Didier Moreau, avec un petit groupe, parmi lesquels Michel Brunet qui lui dévoila, en toute confidence, la découverte d’Abel au Tchad, le premier Australopithèque à l’ouest du Rift.
La rencontre fut salutaire. Le dialogue constant avec Edgar Morin nous a permis de trouver notre voie, de mettre en œuvre ce qu’il nomme la pensée complexe, ce qui signifie « tisser ensemble », de construire des passerelles entre la culture scientifique et la culture des humanités.
À partir de 2007, l’Espace Mendès France a organisé avec Edgar Morin des Rencontres internationales intitulées « Au-delà du développement », qui ont permis notamment de nouer des relations et des partenariats avec l’Amérique latine. Puis en 2008 fut créé l’Institut international de recherche politique de civilisation.
Plusieurs ouvrages ont été édités par les éditions Atlantique sous la direction d’Edgar Morin, notamment en 2009 Comprendre la complexité et Pour une politique de l’humanité ?
« L’Espace Mendès France est mon bouillon de culture favori, aimait à déclarer Edgar Morin, c’est là où j’aime me ressourcer, c’est là où j’aime venir, pas seulement pour intervenir mais aussi pour apprendre, connaître. » Le dialogue fructueux avec ce penseur non conformiste nous a permis d’ouvrir des voies inédites pour la culture scientifique, sans jamais perdre de vue les missions de l’éducation populaire chère aux fondateurs de l’Espace Mendès France. Il ne s’agit pas d’asséner des vérités, d’appliquer des recettes ou de broder sur des thèmes à la mode mais de parler de la science en train de se faire, y compris dans ce qu’elle a de moins spectaculaire.
L’intime et le collectif, l’action et la réflexion vont de pair chez cet homme qui a connu tant de bouleversements, d’horreur, de trahisons, de dérives de toute nature, mais aussi d’espoirs et de bonheurs. La Seconde Guerre mondiale, la Résistance, l’engagement communiste puis l’exclusion du Parti, sont des expériences politiques fondatrices qui lui permettent d’affirmer : « Tout en gardant mes aspirations de jeunesse, tout en rejetant à jamais les logiques sectaires, je me suis converti à l’autonomie politique totale ». Et de poursuivre : « Sans doute la conscience d’être issu d’un peuple maudit durant un millénaire, entretenue par la virulence de l’antisémitisme des années 1930-1940, fortifia en moi la compassion pour tous les maudits, vaincus, asservis, colonisés. Mais j’ai toujours voulu me situer au niveau universaliste de l’humanité. » Soyons vigilant, prévient-il, car « le retour de la barbarie est toujours possible ».